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 Le Violoneux Il était un jour, dans la ville d'Echternach, un jeune homme nommé Guy le Long. Qui l'avait une fois rencontré ne pouvait l'oublier, tant son allure était singulière. Certes, son corps était convenablement recouvert de peau, de muscles et de nerfs, mais il était si grand qu'il paraissait fragile et sans cesse menacé de se briser au moindre vent. En vérité, tout en lui était démesuré : son visage, ses bras, ses mains osseuses, ses jambes qui l'emportaient en pas immenses, essoufflant à son train ceux qui voulaient le suivre. Nul ne songeait pourtant à rire de lui, car sa figure était belle. Maigre sans doute, mais environnée de cheveux bouclés brillants comme la paille, et illuminée par un regard d'une infinie douceur. Il advint qu'une jeune fille se prit d'amour pour ce regard. Guy l'épousa de grand coeur, et comme ils étaient ensemble aussi bons chrétiens qu'aventureux, le désir leur vint, à peine mariés, d'aller faire un pèlerinage en Terre sainte. Ils confièrent donc leurs vignes aux soins de leurs oncles et cousins et s'en furent en promettant de revenir bientôt. Or les saisons passèrent et personne, à Echternach, ne les vit reparaître. Après quelques années d'attente sans nouvelles, on les crut morts. Alors la famille de Guy le Long se partagea ses biens qu'il avait placés sous sa garde, et l'on oublia le jeune homme et son épouse emportés par les vents du monde. Pourtant, après dix ans de voyage hasardeux, Guy revint seul un jour de Pâques. Il avait changé. Son front s'était ridé, ses tempes avaient blanchi, son bon regard s'était voilé de mélancolie, mais nul ne put douter que ce fût lui : son allure et sa haute taille ne pouvaient être de personne d'autre. On l'accueillit avec une joie quelque peu contrainte. Les gens de sa famille s'étaient habitués à son absence, et pire : la pensée qu'il leur fallait maintenant restituer ses biens à ce vagabond leur déplut extrêmement, dès qu'ils furent revenus de leur surprise. Ils l'invitèrent pourtant à s'asseoir à leur table, et lui demandèrent ce qu'était devenue sa femme. " Elle est morte, dit-il, baissant la tête. Nous avons traversé bien des misères, bien des dangers, et je reviens plus pauvre que je ne suis parti. Je n'ai rapporté de mon voyage que cet instrument dont j'ai appris à jouer, et qui allège ma peine quand elle se fait trop pesante. Il sortit de son sac un violon et ajouta, la voix brisée, qu'il avait trouvé cet objet dans un cave de la Ville sainte où il avait cherché refuge, le jour où les Sarrasins avaient massacré son épouse. Puis, après avoir longtemps soupiré, il demanda si l'on avait pris soin de ses vignes. On ne le lui répondit pas, et comme il paraissait fatigué, on l'amena se coucher. Dès qu'il fut endormi, ses oncles et cousins tinrent conseil autour de la lampe et convinrent, à mi-voix, qu'il leur était décidément trop désagréable de rendre ses terres à ce malvenu qui avait eu l'inconvenance d'échapper à tous les périls. Mais comment faire en sorte de ne rien lui devoir ? Après longtemps de grognements, l'un d'eux serra ses poings sur la table et dit : " Accusons-le d'avoir tué sa femme. Ainsi la justice nous débarrassera de lui ". Ses compères trouvèrent l'idée excellente. Quelques jours plus tard, après avoir allumé la rumeur par les ruelles, ils s'en furent voir le juge de la ville. Guy fut bientôt cité à comparaître. On lui rapporta l'accusation, et on lui demanda ce qu'il avait à répondre. Il protesta de son innocence, mais ne put la prouver. On s'en remit donc au jugement de Dieu. Le malheureux pèlerin se trouva ainsi forcé d'affronter en combat singulier l'un de ceux qui l'avaient accusé. " Le duel aura lieu cinquante jours après Pâques, lui dit-on. Si tu en sors vaincu, tu seras déclaré coupable. Si tu en sors vainqueur, tu seras reconnu innocent. " En attendant, il fut jeté en prison. Il ne s'y désola pas trop : on lui avait laissé son violon. Au matin de la Pentecôte, il fut mené sur la place de la ville où l'attendait le plus robuste de ses cousins. Le combat ne dura guère. D'un revers de main, cet énorme bûcheron jeta à terre le grand flandrin au bon regard et posa le pied sur sa gorge. Il fut aussitôt condamné à être pendu pour expier le meurtre de sa femme, qu'il n'avait pas commis. Le lendemain, à l'heure de midi, on le mena au supplice. Il y marcha de son grand pas, la tête haute et le regard lointain, portant son dernier bien suspendu à l'épaule : son violon avec lequel il désirait mourir. Au pied de la potence, ses juges lui demandèrent s'il avait une ultime volonté qu'il soit possible de satisfaire. " J'aimerais offrir au peuple une danse de mon violon, répondit-il. " On lui accorda cette grâce. Il monta sur l'estrade où l'attendait la corde, se retourna vers la foule silencieuse, posa l'instrument contre sa joue penchée, prit l'archet à sa ceinture et tandis qu'un rayon de soleil dans sa chevelure auréolait son visage, il se mit à jouer. Ce fut d'abord comme une cascade de musique grêle mais allègre, entraînante, pareille aux scintillements d'un ruisseau. La foule étonnée se tut. Mille visages aux bouches bées, aux yeux grand ouverts, parurent un moment s'abreuver de ce prélude qui leur tombait dessus. Alors le violon de Guy le Long se mit à gémir et sangloter, à se gonfler aussi de colère, de longs cris sourds. Des femmes, parmi le peuple, portèrent les mains à leur gorge, comme si quelque malheur soudain les étouffait, des larmes mouillèrent des regards. Guy redressa hautement la tête, ses lèvres se mirent à bouger comme s'il priait et sa musique se fit si douloureusement suppliante que la foule envoûtée, tous sens perdus, tomba à genoux. Alors, tout à coup, les plaintes du violon cessèrent et déferla de lui une musique effrénée, violente, véhémente, joyeuse. Les hommes, les femmes, les vieillards, les parents de Guy le Long, les juges, le bourreau sur l'estrade, tous pris d'agitation irrépressible se mirent à danser, la tête renversée, à frapper du pied, à lever les genoux, à tendre les bras au ciel, pareils à des pantins gouvernés par un tout-puissant magicien. Guy, les voyant ainsi, descendit parmi eux, sans cesser de jouer. La foule s'ouvrit pour lui livrer passage. Il la traversa de son ample et lente enjambée, l'archet bondissant sur son violon, au bout de ses longs doigts. Tandis qu'il s'éloignait, sa musique décrut. Quand il eut disparu au fond de la place, les gens peu à peu reprirent leurs esprits, parurent s'éveiller d'un pénible sommeil, se regardèrent, hébétés. Seuls bientôt ne dansèrent plus parmi la foule que les oncles et cousins de Guy le Long, frappés d'une telle folie que, même au milieu des cris qui tentaient de les ramener au monde, ils s'obstinèrent dans leurs convulsions, agitant pieds et jambes, battant des mains, le regard égaré. Ainsi dansèrent-il cinq jours entiers. Il fallut, pour les arracher à ce supplice, que l'on appelle l'évêque d'Utrecht à leur secours. Il accourut et, par la puissance de ses prières, les délivra. Les accusateurs, revenus à la clarté du jour, se confessèrent, se repentirent en pleurant d'avoir faussement accusé leur parent et moururent ainsi dans la nuit qui suivit. Les quinze autres membres de leur famille survécurent, mais nul ne put les guérir du tremblement perpétuel dont ils se trouvèrent affligés jusqu'à la fin de leur vie. Quant à Guy le Long, personne ne le revit jamais dans la ville d'Echternach, mais on entendit longtemps parler, dans le pays, d'un violoneux fantomatique dont la même musique, quand on croisait le vent qui la portait, apaisait les bonnes gens et rendait fous les méchants. Puis cette rumeur s'éteignit, et les hommes s'en furent remuer d'autres mystères dans le grand sac de la vie. (Conte du Luxembourg, Henri Gougaud,, L'arbre aux trésors, Ed. du Seuil)